Honneur à Antonio Erba
Baptême du "Chemin Antonio-Erba" à Vellerat le 11 août 2007
A l’époque, nous ne savions plus qu’entreprendre pour faire respecter la promesse bernoise du 8 octobre 1975. Nous devions être jurassiens dès l’entrée en souveraineté, dès le 1er janvier 1979. Mais le pouvoir bernois s’était dédit. Il voulait un échange avec Ederswiler après avoir perdu le canton du Jura. Moutier s’agitait, le sort du Laufonnais était incertain. Il ne fallait donc rien céder, fût-ce une parcelle de 210 hectares peuplée de 70 habitants.
Nous, à Vellerat, subissions les inconvénients de la situation, réclamions notre dû, défendions nos droits. On nous répliquait par la menace, la sanction, les amendes. Comment fallait-il agir ? Les voies légales étaient bouchées, autant qu’étaient closes les portes d’une compréhension que nous méritions pourtant.
Ce mercredi-là, comme tous les autres, je laissais ma fille s’accaparer de son nouveau grand-père. Sous peine de provoquer cris et protestations, il fallait faire des concessions. Une fois le devoir de l’artiste peintre grand-papa accompli, je me ressaisissais de mon hôte hebdomadaire. Il m’avait téléphoné la veille: j’ai une solution, m’avait-il dit. On en parle demain!
Nous étions ce demain, et je m’impatientais. Voilà, nous allons déclarer qu’étant donné le blocage de la situation - dû à la mauvaise foi du canton de Berne, cela va de soi -, la commune n’a plus comme solution que de se déclarer libre. Trouvaille, effervescence dans les têtes, rendez-vous immédiat avec Marcel et avec Camille. Le « Coq-d’Or », juste ici. La décision était prise. J’avais pour mission d’établir un plan.
Antonio me proposa d’avertir les communes suisses avant d’ouvrir les hostilités. La loyauté même. Nous envoyâmes 3’025 lettres, traduites dans les quatre langues nationales. Nous reçûmes de nombreuses réponses non sollicitées. Les Valaisans envoyèrent du vin, les Tessinois nous adressèrent des félicitations enthousiastes, les Suisses allemands nous condamnèrent. Pas tous, et c’est important de le dire. Il nous fut donné d’outre-Sarine de magnifiques témoignages de solidarité.
Le 11 août 1982, l’affaire était mûre. Nous prîmes la décision, quasi unanimement, et c’est alors que commença l’aventure, avec ses multiples rebondissements, ses manifestations enflammées, ses défilés, ses discours conquérants, ses démarches illicites, ses randonnées judiciaires, ses films par dizaines, ses écrits par centaines et ses photos par milliers.
Le monde entier s’intéressa à nous. On s’arrachait notre passeport, on achetait notre terre par petits sachets, on éditait des timbres, on frappait de la monnaie, Farinet nous tendait les bras, la République du Saugeais se pressait à nous connaître, les Fourons nous mettaient la bague au doigt. De grandes, de belles années et une formidable victoire au bout : le transfert sans condition à l’Etat jurassien, la solidarité d’un peuple à l’égard de la plus infime partie de lui-même, la modification de la Constitution fédérale, le témoin transmis à Moutier, là où l'on fera s'écrouler tous les obstacles le moment venu. Béguelin, Schaffter, Mertenat, Jardin, Zwahlen, Crevoisier, Charpilloz, Steullet, Vaquin, Aellen, Frainier, tous ont défilé devant nos portes, tous les présidents de parlement, deux ministres courageux, des militants par milliers. Et Antonio, le merveilleux député du Grand Conseil bernois, le Jura au fond des tripes, l’intelligence, la créativité, l’humanisme, le désintéressement, la fidélité, la classe faite homme.
J’avais 27 ans au début de l’aventure. Le plus jeune maire du canton de Berne, ou presque. J’avais besoin de son doigté, de ses leçons, de sa morale politique. Il me disait souvent – et peut-être ne lui ai-je pas donné toute satisfaction à ce sujet – il me disait souvent : ne t’affirme pas contre Berne, bats-toi pour le Jura ! Antonio voulait ne rien entreprendre qui ne fût agréé par l’ensemble de la population où, selon le jugement qu’il en concevait, qui pût compromettre le succès de la cause. Je me rappelais qu’il faisait partie des 4 militants du 18 mai 1974, pour lesquels voter « OUI » le 23 juin faisait courir un danger mortel à l’unité du Jura, cette espérance commune au-dessus de toutes les autres. L’histoire ne recommence pas.
J’ai beaucoup aimé cet homme, le Jura lui doit énormément, ainsi que Vellerat, et plus encore. Je suis particulièrement fier que ma commune lui fasse l’honneur de baptiser un chemin à son nom, et qu’il s’installe ainsi pour toujours dans la mémoire du pays. Vive le Jura libre !
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12 Août 2007 à 16:26 dans
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