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Le journal de Pierre-André Comte

Faute politique

Là où il faudrait de la clairvoyance, on ne trouve qu'aveuglement

Le débat du 23 mai au Parlement était verrouillé d'avance. Les groupes PDC et PLR n'entendaient dévier d'aucun pouce de leurs positions en commission parlementaire. L'affaire était réglée avant que ne commence la session plénière du 23 mai, quoi qu'en disent certains, toujours aussi moralisateurs que gnangnans... Pour ma part, je tenais à revenir sur l'esprit de la Constituante et sur les temps bénis où les politiciens jurassiens préféraient rêver aux sommets olympiens plutôt que de barboter dans les petites mares asphyxiées où s'éteint la réflexion... Je me permets de restituer ici quelques extraits de mon intervention.

Lors de ma première mandature, j’ai fait partie des trois ou quatre députés socialistes qui votaient l’aide de l’Etat aux églises. Nous exigions de la transparence et de la solidarité entre les paroisses, certes, mais nous votions, sous certains regards réprobateurs de notre propre camp. Puis, en 2002, un député démocrate-chrétien fort mal inspiré, avec l’appui d’un gouvernement ignorant la sagesse des Constituants, fit passer sa motion qui instituait le subventionnement automatique des églises. Nous étions en septembre 2002, à quelques semaines des élections cantonales. Débordant de courage, aucun parlementaire de mon groupe ne voulut prendre le risque de défendre le principe de séparation consacré par les humanistes de 1976, démocrates-chrétiens, radicaux, communistes, réformistes, chrétiens-sociaux et socialistes confondus. C’est à moi qu’ils abandonnèrent ce devoir et une responsabilité qui ne m’appartenait pas. Ainsi, je sauvai l’honneur de mes camarades, tout en payant seul le prix électoral, fort cher, de mon intolérance supposée. De cela, la presse n’a pas parlé. Je devrais dire une certaine presse. Non, elle m’a présenté comme le boutefeu d’un dogmatisme sans concession, voire irrespectueux des traditions chrétiennes du Jura, ce qui est un comble me concernant ! Eh bien, chers collègues, c’est cet homme-là qui vous parle aujourd’hui, et qui ne craint pas qu’on l’attaque à nouveau sur ses convictions profondes.

Charbonnier est maître chez soi, dit l’adage populaire. Voyez-vous, je n’ai pas besoin de la Constitution fédérale ni de la moindre expertise juridique – cette béquille de ceux qui ne tiennent qu’à un fil – pour vous dire (ou pour penser, c’est moins prétentieux), amicalement, cher collègue Bendit, que vous vous trompez. Il n’y a au reste qu’une constitution qui compte : la nôtre ! Et que pose-t-elle comme principes fondamentaux de l’Etat ? Le premier étant la « souveraineté populaire », elle grave dans le même marbre la « liberté religieuse », la « séparation des pouvoirs » et la « laïcité », et bien d’autres encore. La laïcité, un principe auquel AUCUN républicain ne peut se soustraire.

Ceci n’a rien à voir avec notre attachement au christianisme, Dieu s’en charge dans le préambule constitutionnel. Oui. Je suis chrétien, et je me revendique comme tel. Je suis croyant, et je l’affirme sans complexe. Je suis lié à l’humanisme moral, et je m’en félicite. Oui. Ma certitude, pour autant qu’on ait encore le droit d’en avoir, est que rien n’est possible dans la confusion des genres. (...) Oui. Dans ma bibliothèque figurent des foules de textes pour moi sacrés parce que témoins d’une civilisation, multiple, lointaine, forgée au christianisme issu lui-même des grands siècles du royaume de Juda et de l’Athènes du IVe siècle, celle de Platon et d’Aristote. 

(...) Oui. Le porte-greffe, c’est l’humanisme gréco-romain ; le greffon, c’est la spiritualité judéo-chrétienne. Ce plant-là, enraciné dans le sol de notre continent, a donné des fruits superbes et savoureux : de la littérature aux beaux-arts, des palabres ancestrales aux querelles philosophiques des temps modernes, des progrès agricoles aux défis technologiques, ou encore des ruptures des peuples aux valeurs liées aux droits de l’homme, il y a là un trésor qui ne se résume pas au compte rendu de l’histoire. Il y a là quelque chose qui fixe l’homme dans la conscience de ce qu’il a été, est et deviendra.

 (...) « Droits de l’homme », disais-je à l’instant. Notre constitution en parle. Venons-y. Les historiens modernes n’ont-ils pas montré que, malgré les apparences et le côté paradoxal de l’affaire, il fallait attribuer une origine chrétienne (catholique et protestante) aux droits de l’homme proclamés par la Révolution française, dont elle fit une arme contre l’Eglise. Et le socialisme associatif qui en découle, ce « christianisme du dehors », comme disait Péguy, n’a-t-il pas des origines évangéliques, évidentes en France, en Italie et en Angleterre ? (...) 

Je m’arrête. J’avais besoin par avance de dire de quoi est faite ma référence au christianisme, d’en revendiquer la légitimité, avant que de plaider pour l’abandon de votre proposition, Monsieur le Député Bendit. 

(...) Non, cher collègue, votre proposition ne mérite pas l’opprobre, non elle ne mérite pas qu’on la couvre d’un concert de saillies ironiques. Oui, votre conviction est digne de respect et de compréhension. Mais, si je peux en partager le fond philosophique, je diverge d’avec vous sur la forme de son expression politique. Je respecte absolument votre réflexion, d’où qu’elle puisse venir, mais j’en conteste farouchement la mise en œuvre, là où elle remet en cause le principe républicain de la laïcité. C’est dans cet état d’esprit que je désapprouve et combats votre proposition, cher collègue, car elle instille de la confusion, sans pour autant assurer chez les enseignants la conscience de leur propre appartenance culturelle et philosophique. PAC)


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