Romandie.com
 
Créer un blog | Noter ce blog | Signaler un abus
 
| Autre blog ? >>  

Le journal de Pierre-André Comte

Bonheur à l'état pur

J'ai tenté de présenter la conférence...

Delémont, 20 mars 2007. J’en viens maintenant, non sans appréhension, à la présentation du thème que traitera Me Marc Bonnant, l’invité d’honneur de notre conférence. Qu’en dire qui ne retourne du cliché, de l’imprudence langagière ou encore de la faute de goût linguistique qui vous expédie sur-le-champ dans la vase opaque de la honte ? Je crains l’exercice, m’y risque avec inconscience, sans oublier au préalable de recourir à votre indispensable indulgence. Je m’y lance en disposant devant vous les références premières de mes personnelles investigations. (…) A l’origine, Démosthène, que les savants donnent pour le plus grand orateur de tous les temps, avait une santé déficiente qui lui interdisait d’envisager une carrière de tribun politique. Il s’exerça alors avec une grande assiduité à corriger ses défauts d’élocution. Plutarque (Vie de Démosthène) dit qu’« il fut en butte aux clameurs et aux moqueries à cause de son style insolite, dont on jugeait les périodes tarabiscotées et les raisonnements poussés avec trop de rigueur et forcés à l'extrême. Il avait d'ailleurs, semble-t-il, une voix faible, une élocution confuse et un souffle court, qui rendait difficile à saisir le sens de ses paroles, obligé qu'il était de morceler ses périodes. » Cicéron (de Finibus), quant à lui, affirme qu’ « il avait coutume de déclamer au bord des flots, afin d'habituer sa voix à dominer le bruit ». (PAC)

Vous l’avez vu, lance Clémenceau à la figure des hommes d’Athènes dans son ouvrage dédié au puissant adversaire de Philippe II de Macédoine, « vous l’avez vu au pied de l’Acropole dans les plus tragiques émotions des plus grands jours ; du plus haut de la victoire au plus bas de la défaite. » Sachez, ajoute « le Tigre », que « Démosthène sentit qu’à travers tout il n’y a pas de défaite pour les grands cœurs. » L’illustre Hellène avait la parole, il y joignit l’action. Il n’est pas une heure de son vivant où il ait douté de l’avenir, mais n’a triomphé qu’après sa mort. Leçon éternelle de l’histoire : les grandes œuvres survivent aux petites besognes, les hommes de cœur et d’esprit aux rejetons artificieux de basse engeance. Il est en tous les cas certain que Philippe et Alexandre craignaient plus les harangues de Démosthène que les armes des Grecs. Et n’est-il pas plus flatteur d’assujettir les hommes par la persuasion, que de les vaincre par la force ? Cicéron, pour ce qui le concerne, sauva sa patrie en dévoilant au milieu du sénat la conjuration de Catilina. Mais laissons-là les grands orateurs, et avec eux «Le Père la Victoire» et ses mémorables saillies, comme celle-ci, qui en la circonstance ajoute au militantisme dont nous nous réclamions une seconde auparavant : « Ah, l’Angleterre, cette colonie française qui a mal tourné » !

Marc Bonnant descend de ces sommets d’éloquence où il s’est drapé de la sienne propre, admirée partout en Suisse romande, remarquée largement en France voisine qui lui décerna les honneurs les plus grands. Me Bonnant, nous attendons que vous répondiez aux questions que nous nous posons quant à ce qu’est l’éloquence dont vous êtes le plus digne serviteur. Je ne sais pas très bien. Je cherche. Isocrate répondait que l’éloquence « est l’art d’élever les petites choses, et d’abaisser les grandes. » Démosthène, dont nous avons abondamment parler affirmait lui-même en voyant son rival Phocion : « Voilà la hache qui va trancher tous mes arguments » ! L’arme fatale. L’éloquence, qu’est-ce encore ? Le philosophe Hégésias, dit-on, faisait un tableau si éloquent des maux de la vie, qu’il inspirait à ses auditeurs le désir et même la volonté de se donner la mort ! Sentiers dangereux alors… Et puis, il y a Hannibal au moment d’affronter Publius Scipion : « Jetez les yeux sur le champ de bataille : nulle retraite ici pour les lâches ; nous périssons tous si nous sommes vaincus. Quel gage plus certain du triomphe ? Quel signe plus sensible que la protection des Dieux ? Ils nous ont placés entre la victoire et la mort ! » L’éloquence au service du combat, qui mobilise les cœurs, rassemble les esprits, immortalise les corps avant leur extraction du champ des vivants ! Même le « fléau de Dieu » savait y puiser la force d’une conviction balayant tout sur son passage. Sur le point de livrer bataille aux Romains, il s’exclame : « Armez-vous d’une noble fureur ; abreuvez-vous de sang ; rassasiez-vous de carnage. Que celui qui se sentira atteint d’une blessure mortelle n’expire qu’après avoir immolé son ennemi. J’irai le premier à la charge : meure quiconque refusera de suivre Attila ! » Fureur de l’esprit.

J’évoquerai pour finir, dans ce désordre qui m’a pris au gré de l’impatience que j’avais à découvrir la vérité ou l’issue, celui qui vous marque à jamais une fois ses sermons achevés. Je veux parler de l’évêque Massillon, qui enthousiasma la cour aux premiers pas du XVIIIe siècle, excellant dans la partie de l’orateur qui seule peut tenir lieu de toutes les autres, dans cette éloquence qui va droit à l’âme, mais qui l’agite sans la renverser, qui la consterne sans la flétrir. On dit à son propos que « sa diction, toujours facile, élégante et pure, est partout de cette simplicité noble, sans laquelle il n’y a ni bon goût, ni véritable éloquence ». Massillon savait que plus un orateur paraît occupé d’enlever l’admiration (je vous supplie, chers auditeurs, de considérer qu’ici n’est pas ni mon goût, ni mon aspiration), moins ceux qui l’écoutent sont disposés à l’accorder, et que cette ambition est l’écueil de tant de prédicateurs, qui, chargés, si on peut s’exprimer ainsi, des intérêts de Dieu même, veulent y mêler les intérêts si futiles de leur vanité. Au sortir d’un des prêches de l’évêque, le célèbre Baron déclara à un ami : « Voilà un orateur, et nous ne sommes que des comédiens » !

Me Bonnant, votre réputation de grand maître de l’éloquence vous a précédé. Nous sommes tous là, non prêts à vous adresser quelque flatterie dont nous serions bien incapables de tourner avec l’éloquence qu’elle réclame, mais disposés comme nous ne pouvons l’être mieux à vous écouter et à vous entendre, à nous espérer dignes de l’audition exceptionnelle dont vous nous faites le don et l’honneur en cette journée de la francophonie. (PAC)


Commentaires

  1. C'était parfait. Un cadeau.

    Posté par Un auditeur — 26 Mar 2007, 20:39

  2. Ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu était tout simplement génial!

    Posté par Rol. K. — 27 Mar 2007, 09:08


Votre commentaires :