Lecture d'été
Tzvetan Todorov - Ed. Laffont, Paris, 2000
A l'heure où les bombes enlisent un pays, à celle où des terroristes fomentent l'élimination d'un autre, au moment où dans le Darfour s'assèchent les coeurs de milliers de victimes abandonnés à leur sort, à l'instant où le hasard tue par centaines les enfants de Bagdad, une deuxième lecture de l'oeuvre de Todorov s'impose à moi. Pour essayer de comprendre le temps d'aujourd'hui. La faillite inaugurale de ce siècle: ne devait-il pas se débarrasser des totalitarismes qui ont ensanglanté le précédent, le mien puisque j'y ai grandi? Une quête de vérité.
Quelle analyse ! Epoustouflante, et dont devrait s’inspirer tant de monde… « Aux marges de l’humanité » aurait pu être son titre. Nous nous y trouvons souvent, individuellement compris. Et surgissent les exemples. On mesure quelle admiration (j’entends l’auteur m’avertir que je tombe dans le piège du jugement moral) on doit à ces femmes et ces hommes qui, au péril de leur vie, parfois sans aucun espoir de rédemption, ont combattu les régimes totalitaires. Ces sont-là les vrais saints hérités des temps anciens. Une phrase résume bien les choses : la morale est désintéressé, ou n’est pas. Quand un homme dit la vérité, tente de la dire en se fondant sur l’expérience vécue, et sur celles en cours, alors il perd jusqu’à ses meilleurs compagnons. C’est le cas de David Rousset, dont Todorov rappelle le courage exemplaire. A désespérer du monde… Je le savais. Je me sens bien plus proche de Romain Gary que de beaucoup d’autres, moralisateurs de tout poil, revêtus de la robe définitivement fripée, dont les plis referment sur eux hypocrisie et parti pris. Je suis du côté des faibles, comme le Jésus de l’agnostique auteur de Tulipe, du côté du christianisme en tant qu’il est « la féminité, la pitié, la douceur, le pardon, la tolérance, la maternité, le respect des faibles (Jésus c’est la faiblesse) », du côté de l’idée chrétienne originelle, « avant que cette religion ne devienne un prétexte à croisades et inquisition, à persécution des hérésies, à pudibonderie et pogromes »… Dans de courtes allusions, Todorov fait référence à deux de mes plus grands amis : Montesquieu et Montaigne, à l’idéal pluraliste du premier et à la description du « jardin imparfait » du second parlant de l’existence humaine. Je vois que j’ai de bonnes relations. Et puis cette sentence admirable : il est possible de résister au mal sans succomber à la tentation du bien… Que n’aurait-on éviter de douleurs aux hommes si on l’avait appliquée ! Enfin, tant et tant de choses relatives à l’absence d’intelligence et à l’abondance de bêtise… Souvent, Todorov m’a renvoyé à cette affirmation de Cioran dans L’inconvénient d’être né, qui laisse place à tant d’interrogations sur notre devenir : « L’appétit de destruction est si ancré en nous, que personne n’arrive à l’extirper. Il fait partie de la constitution de chacun, le fond de l’être même étant certainement démoniaque. Le sage est un destructeur apaisé, retraité. Les autres sont des destructeurs en exercice… » En somme, le fanatisme est une tendance naturelle enracinée dans notre égoïsme foncier et notre volonté de puissance… Puissions-nous nous en rendre maîtres, c’est une autre question… Moi qui suis admiratif du « Siècle des Lumières » ai ressenti beaucoup de tristesse en parcourant cette enquête sur le « siècle de l’ombre » auquel j’appartiens. Mais la plainte n’a rien d’utile. Un autre devoir, universel, nous appelle : résister … à tout. Je conclus comme Germaine Tillion : un individu est une personne infiniment fragile et précieuse… PAC
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24 Juillet 2006 à 15:43 dans
- Littérature


