La question de l'identité culturelle (thème traité par le Comité mixte parlementaire Jura - Aoste - Communauté française de Belgique)
A. La culture
Ce sont les sociétés culturellement riches qui font les sociétés économiquement riches. La culture est ainsi le pilier central de toute société.
L'un des objectifs fondamentaux de la charte fondamentale de la République et Canton du Jura consiste à préserver et à promouvoir cette identité culturelle jurassienne, avec la langue française qui en est la pierre angulaire. Juste trentenaire, le canton du Jura possède tous les leviers nécessaires au raffermissement et à l’expression de cette identité culturelle à laquelle nous sommes si profondément attachés.La culture est une dimension essentielle de la qualité de vie de tout individu et de toute collectivité. De ce point de vue, elle est la finalité du développement économique et contribue à accroître la capacité d'épanouissement d'une collectivité et des individus qui la composent. Seul un projet de développement fondé sur la souveraineté et s'appuyant sur une volonté politique ferme de consacrer la culture comme une dimension essentielle de la société jurassienne nous permettra d'envisager l'avenir avec optimisme.
Ainsi, la culture doit constituer un champ d’action prioritaire pour l’Etat jurassien. J’ajoute que la culture ne peut se réduire à une politique des arts et du patrimoine ; elle ne doit pas être considérée isolément de l'éducation. Culture et éducation sont les deux hémisphères d'un même cerveau. Des enjeux culturels majeurs sont en cause, dont on devine les incidences à long terme sur l’épanouissement de la société jurassienne. Ils sont :- la place de la culture dans la vie des citoyens
- la place du français et l'évolution de son pouvoir d'attraction
- l'acquisition et la maîtrise par les citoyens des technologies de l'information
- la diffusion des oeuvres et des produits jurassiens dans un contexte de concurrence renforcée et de libre circulation à l'échelle européenne.
Les enjeux étant exposés, il s’agit d’identifier les grandes orientations aptes à en relever le défi. Pour assurer la vitalité culturelle de la société jurassienne, il faut, nous semble-t-il :- soutenir la capacité de création des Jurassiennes et des Jurassiens et concevoir une politique culturelle qui soutienne et diffuse les productions régionales;
- conjuguer davantage culture et éducation aux fins de formation générale et professionnelle, de développement intégral de la personne et d'intégration;- développer les modes de conservation et de mise en valeur des patrimoines identitaires;
- rechercher de nouveaux modes de financement et de partenariat dans ce champ-là et celui de la culture et des communications.
1. SOUTENIR LA CAPACITÉ DE CRÉATION DES JURASSIENS
La production et la diffusion artistique, à l’échelle jurassienne, souffre d’un manque de moyens financiers, administratifs, techniques, ainsi que d’infrastructures appropriées. Une part prépondérante de ces moyens pourraient être fournis par l’émergence du Centre interjurassien d’Expression des Arts de la scène (CREA), le grand projet culturel actuellement en discussion dans les deux parties du Jura (Jura bernois et canton du Jura).
Selon le rapport de la Commission culturelle interjurassienne, « une nouvelle infrastructure culturelle, susceptible d’intéresser également les habitants des régions voisines et les touristes de passage, contribuera à dynamiser la région, à l’ouvrir sur l’extérieur et à stimuler la circulation des publics. » Nous adhérons pleinement à ce constat, encore faut-il se donner ces « moyens financiers » et faire preuve d’une « réelle volonté politique » pour faire en sorte que les grandioses – et justes – paroles de la commission se concrétisent par les actes que la population jurassienne attend depuis un bon demi-siècle ! L'éducation par l’art comme point de départL'enseignement des arts en général contribue au développement de la personne. Il peut aussi susciter chez certains le désir d'acquérir une formation professionnelle dans ce domaine. Notre patrimoine artistique, architectural, archéologique est riche, mais il est très peu exploité dans les écoles. Rencontres, visites et sujets artistiques devraient être intégrés de manière plus systématique à la trame des programmes d'études réguliers, soit comme objets spécifiques, soit comme éléments de la connaissance de l'histoire, des civilisations, de la langue.
Renforcer le poids de l'éducation artistique constitue un choix politique qui se résume en quelques options essentielles :- intégrer l'enseignement des arts au cursus normal des programmes, à tous les niveaux du cursus scolaire, et ne pas cantonner l'éducation artistique à des cours optionnels ;
- inciter les créateurs et les artistes à contribuer activement et pratiquement à hausser le niveau d'éducation des publics scolaires ;- s'assurer que l’éducation publique assume son rôle de sensibilisation et d'initiation des jeunes à la culture, aux arts et au patrimoine, notamment en relation avec les institutions qui peuvent offrir un complément par des visites et des activités parascolaires ;
- favoriser la fréquentation des oeuvres: visites d'expositions (musées, galeries), spectacles (théâtre, danse, musique), cinéma, rencontre avec des auteurs, etc. ;- attacher une attention toute particulière à la fréquentation des bibliothèques par les jeunes en formation.
Ayons à l’esprit le point de vue de Xavier Darcos, ancien ministre français de l’Education : « Dans le domaine des politiques culturelles, la vraie priorité, ce sera toujours l’enseignement artistique. » La diffusion artistiqueL'amélioration de la diffusion des oeuvres est une priorité pour les artistes, mais aussi pour les publics. Sans un système de diffusion continu et efficace, la production est elle‑même menacée dans sa finalité.
Dans cette perspective, le développement de réseaux internationaux de diffusion entre le Jura, la France, la Belgique, le Québec, le Val d’Aoste pourrait constituer une réponse adéquate. Partant, il faudrait cibler ponctuellement et régulièrement des figures représentatives dans les différents domaines artistiques et culturels et les soutenir pendant un certain temps. Cela relève d'une stratégie qui concerne autant la carrière personnelle des créateurs que d’une politique « cantonale » de représentation par les arts et la culture.
2. ACTIVER LE PATRIMOINE DANS L'ESPRIT DES CITOYENSLa notion de patrimoine, qui renvoyait d'abord à la protection des biens meubles et immeubles, s'est considérablement élargie au cours des vingt dernières années sous la double impulsion de son appropriation progressive par la population et de la montée des préoccupations écologiques. On parle volontiers aujourd'hui de patrimoine archéologique, de patrimoine agricole et forestier, de patrimoine urbain, de la protection du paysage, des savoir-faire et des techniques, etc. Implicitement, la notion glisse vers une sorte de propriété universelle du patrimoine, alors que les réalités sont le plus souvent locales et régionales. Le vocabulaire du patrimoine en est même à importer des notions écologiques, comme le développement durable.
II faut donc prendre acte du fait que le patrimoine dépasse désormais le seul domaine culturel et qu'il est une dimension du territoire et de son aménagement, de la qualité de vie des citoyens, un témoin des us et coutumes qui se perpétuent, ainsi qu'un moteur du tourisme. Aux seuls arguments esthétiques, historiques ou d'exemplarité qui servent à déterminer ce qui devait faire l'objet d’une protection patrimoniale s'ajoutent ceux de l'usage par les contemporains. C'est ainsi que l'État partage encore davantage la responsabilité de protection du patrimoine avec les instances locales et régionales et avec les citoyens directement. Ces orientations commandent de maintenir et consolider les acquis du Jura en matière de protection du patrimoine et d’impliquer les collectivités locales dans la protection et la gestion du patrimoine.Véritable mémoire collective, le patrimoine doit être connu, compris et expliqué. C'est pourquoi les activités liées à la promotion du patrimoine doivent favoriser pour tous et partout une accessibilité accrue à l'ensemble des institutions et des biens patrimoniaux, y compris par les moyens électroniques et informatiques.
B. Le françaisLe français est le fondement même de l'identité jurassienne. Le Jura doit se donner les outils nécessaires afin d'en assurer la promotion et l'épanouissement.
La valorisation, la promotion et le renforcement du français ressortissent à la responsabilité de l’Etat et des acteurs sociaux, de même qu’à celle des citoyens. La langue française fonde l’identité culturelle du Jura. A ce titre, elle doit être défendue, protégée et promue avec toute l’énergie nécessaire. Politique linguistique Le destin d'une langue est toujours au premier chef une affaire politique. Aussi devons‑nous nous interroger sur nos responsabilités, que nous soyons enseignants, représentants du peuple, politiciens, hommes de sciences, écrivains ou journalistes, commerçants ou publicitaires, citoyens ou simples usagers. « La responsabilité principale, disait Roland Béguelin, repose sur les Etats auxquels nous appartenons. Et nous pouvons, ajoutait-il, rendre hommage au Québec qui s'est donné la loi 101 dans un sursaut remarquable ; à la France, qui a légiféré en la matière; à tous les autres Etats, petits ou grands, qui s'engagent dans la même voie ».Aujourd’hui, ceux-mêmes qui se croyaient à l'abri commencent à voir les conséquences du mercantilisme, du snobisme, de la publicité ou de l'économie de marché à l'échelle mondiale. Combien de langues nationales restera-t-il dans 20 ou 30 ans ? Combien de centaines de langues régionales se seront-elles dissipées dans l’oubli, le désintérêt et leur marginalisation mortelle ?
LégislationToute politique linguistique doit d'abord se concrétiser dans un texte législatif. Nous n'échapperons pas à cette évidence. C'est pourquoi, sur proposition de Roland BEGUELIN, le Parlement de la République et Canton du Jura a adopté sans opposition, le 12 septembre 1985, une motion portant sur la présentation d'un projet de législation en matière linguistique. A travers cette décision, l'Etat jurassien n'a pas oublié qu'il est né par l'acte d'autodétermination de ceux qui voulaient sauver leur patrimoine français.
Projet de loi soumis à consultation Le 2 octobre 2007, après 22 ans de tergiversations essentiellement dues aux résistances administratives et économiques, le Gouvernement jurassien nomme un groupe de travail chargé d’élaborer un projet de législation relative à la langue française.Débat moderne s’il en est que celui de la législation linguistique dans un monde globalisé qui tend à l’uniformisation culturelle et, corollaire de ce phénomène incontournable, à une élimination massive des langues régionales et à l’exclusion des langues nationales dans les relations entre Etats d’abord (déjà en route au sein des instances internationales, ONU et UE notamment), entre individus ensuite. Globalisation et pensée unique, non pas mondialisation qui, selon Dominique Wolton, « donne un autre sens à la francophonie en la sortant du cadre historique de la colonisation, et permet de retrouver des racines plus larges, de passer de la francophonie à la francosphère. »
Le groupe de travail constitué par le Gouvernement à l’initiative de la ministre de la culture, qui a su prendre les risques utiles en la matière, est composé de Mmes Marie-José Béguelin, professeur de linguistique, Marianne Finazzi, comédienne, Laurence Jobin, journaliste à la RSR, de MM. Jean-Christophe Kübler, chef du Service juridique, Michel Hauser, chef de l’Office de la culture, président du groupe, et de votre serviteur.Ce groupe a osé articuler des notions inédites dans ses formulations destinées à la loi : amour de la langue française, courtoisie, autorisation de l’usage d’autres langues dans certains cas particuliers (accueil d’hôtes étrangers pour des événements extraordinaires, par exemple). Il a privilégié le concept de rayonnement et promotion de la langue française plutôt que l’idée réactive de défense et sauvegarde du français.
La légitimité du projet Une ferme détermination à défendre leur identité culturelle a transcendé le combat des Jurassiens pour l’indépendance. Il ne fait aucun doute que la langue française a joué un rôle prépondérant dans leur volonté d’émancipation. Elle ne les a cependant pas enfermés dans un nationalisme de mauvais aloi, comme c’eût été possible, mais les a au contraire ouverts au monde, les entraînant, dans l’édification de leur Etat, à promouvoir une politique cantonale d’aide au développement. Leur charte fondamentale, construite autour des valeurs nobles et universelles que sont la démocratie, la justice sociale et la fraternité, la coopération entre les peuples et les droits de l’homme, les a conduits dès les premiers pas dans la souveraineté à se distinguer sur le plan international. En effet, dès 1979 le canton du Jura innove, se manifeste aux Seychelles, travaille au Cameroun, se fait remarquer en Europe de l’Est, signe des accords avec les gouvernements et parlements francophones qu’une histoire commune a naturellement rapprochés du Jura. L’adoption d’une loi sur l’usage de la langue française ne procède ni d’un manque de confiance, ni d’un quelconque repliement sur soi. Le groupe de travail autant que le Gouvernement veulent privilégier une vision moderne de la politique linguistique au XXIe siècle, qui privilégie la promotion et le rayonnement de la langue et des valeurs qu’elle véhicule, en fasse un élément qui participe de la prépondérance de la culture dans le développement économique.Nous sommes donc loin du débat démesurément affectif que l’on pouvait craindre, d’un objet de cristallisation de peurs ou de passions diffuses, de repli identitaire ou d’attitude défensive, loin de l’épée brandie contre les menaces réelles ou supposées pesant sur notre langue. Nous sommes dans une démarche résolument positive, dynamique, proche des préoccupations profondes des Jurassiens quant à leur identité culturelle et leur volonté d’intégration au monde qui les entoure.
Les contraintes conceptuelles et institutionnelles qui régissent l’action linguistique de l’Etat ne peuvent être surmontées qu’à la condition d’y répondre en toute lucidité, sans l’excès de la passion, toujours possible, mais aussi sans la carence de l’irrésolution, toujours intéressée. Telle a été l’exigence qui a guidé notre réflexion.
CONCLUSIONLa culture est intimement liée à tous les stades de l'éducation, elle est un lieu et un instrument de rayonnement, de définition et d'affirmation de notre identité, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Jura, identité qui se fonde sur la langue française, qui est langue de liberté, à la fois langue d’émancipation, de coopération et d’affirmation de soi. Il n’y a pas de politique culturelle cohérente qui puisse négliger l’importance de notre langue et la place qu’elle nous offre dans la communauté francophone internationale.
Dans son rapport au gouvernements cantonaux sur le Projet pour la construction et l’exploitation d’un Centre interjurassienne d’Expression des Arts de la scène, la Commission culturelle interjurassienne exprime le postulat suivant, auquel nous pouvons souscrire sans autre en guise de conclusion : « les pouvoirs publics ont intérêt à investir dans la promotion culturelle de leur région car le développement économique et touristique ainsi que le fragile équilibre entre politique, économie et culture en dépendant largement. Travaillons donc avec enthousiasme à l’émergence puis à la réalisation d’une si belle ambition.Pierre-André Comte
Député du JuraAoste, le 23 octobre 2009
-
13 Novembre 2009 à 21:31 dans
- Politique jurassienne















