Le Jura, son unité, ses droits
Il est une question qu'on doit se poser: «Pourquoi le Jura entier, alors qu'un peuple peut fort bien vivre sur plusieurs Etats?» A plus forte raison devrait-il pouvoir le faire sur ces Etats diminués que sont les cantons suisses. Les exemples ne manquent pas dans le monde, et certains peuples le subissent dans des conditions infiniment plus dures que les nôtres. C'est vrai.
Il faut pourtant voir les choses dans le long terme. Quand on dit « qu'on peut fort bien », on commet un abus de langage, car c'est « plus ou moins bien » partout où le phénomène se produit. Même dans le cas, somme toute confortable et pacifique des cantons suisses, la division se paie, car toute chose a un prix.
Pour le canton du Jura, on peut considérer qu'il paie la division du peuple jurassien par une perte de poids au sein de la Confédération. On mettra entre parenthèses, encore que ce soit une erreur, la brisure historique, les regrets de l'unité perdue, la frustration d'avoir été l'objet d'une mécanique cynique, les complications pratiques.
Le prix le plus élevé est payé par le Jura-Sud, nous l'avons expliqué cent fois à la Fête du peuple en décrivant la dépendance politique, la perte de pouvoir dans le cadre bernois, les obstacles immenses pour ses élites à le représenter sans être cooptées par l'ancien canton.
Si l'on y réfléchit, ce sont là, malgré tout, des conséquences découlant d'autre chose. Elles touchent une minorité de gens dans leur vie quotidienne, et même une minorité infime. Pour un grand nombre de citoyens, que nous appellerons d'un terme flou, la « société civile », l'appartenance à un canton ou à un autre est indifférente. Ce phénomène s'observe aussi dans le Jura-Sud, où le risque de germanisation s'est réduit à la couronne biennoise.
Alors, direz-vous, pourquoi faut-il nécessairement restaurer l'unité cantonale jurassienne ? Cela revient à se demander en définitive à quoi sert un canton en 2009. C'est l'être même des États confédérés qui se trouve, on ose à peine employer le terme en France, « mis en examen ». Au bout du raisonnement, on trouvera leur légitimité fondamentale, leur alliance, et non pas leur mise à genoux, qui fondent la Suisse. États anciens, hérités, modelés par l'histoire, les cantons sont-ils de simples survivances, encombrantes parfois, dont une prétendue « modernité » aurait pour mission de réduire la diversité archaïque ? La réponse est un OUI quasi unanime dans l'administration fédérale et les médias qu'elle nourrit, lesquels, tout « rebelles » qu'ils se disent, ne le sont pas au point de mordre les mamelles auxquelles ils tètent!
Alors, les cantons, et celui du Jura en particulier ? Au cœur de cette problématique se trouve un noyau dur: c'est la communauté historique, le groupe humain que cent raisons (dont le hasard n'est pas la moindre) ont poussé à vivre ensemble. Les autres raisons peuvent être de toute nature: géographiques, linguistiques, économiques, voire confessionnelles autrefois. Mais il arrive toujours un moment où le sentiment de former un peuple sert de ciment. Prenons Neuchâtel ou Soleure, deux voisins si proches à tant d'égards.
Les Neuchâtelois ne songent pas une seconde à se dissoudre dans le canton de Vaud, pas plus que les Soleurois dans celui d'Argovie. Pourtant, ni la langue, ni l'économie, ni la composition politique n'y font obstacle. Alors, simple force d'inertie? Absolument pas. Tous deux possèdent une conscience de leur identité ou de leur singularité, et ils en goûtent profondément la valeur, sans la moindre agressivité envers autrui. Ils sont eux-mêmes et veulent le rester, même si les justifications intellectuelles de ce sentiment ne sont pas formulées à chaque tournant.
Cela nous renvoie au Jura, et plus fortement encore au Jura-Sud. Ce dernier ne subit pas d'oppression brutale ou de pillage du fait de son appartenance au canton de Berne. Il subit, sans que les Bernois n'y soient d'ailleurs pour rien, une dissolution de son identité profonde, qui est simplement remplacée par RIEN. Nos districts méridionaux sont plus francophones qu'ils ne l'étaient en 1947, leur statut ne ressemble pas à celui du Tibet, mais ils appartiennent à un canton qui n'est pas celui de leur peuple.
Ils l'ont choisi pour des raisons sur lesquelles nous voudrions revenir succinctement. Il existe, chez l'être humain, une tendance naturelle à se quereller d'autant plus fort qu'on est plus proche. Combien de gens, pleins d'amour pour le Tiers-Monde, haïssent leur belle-sœur ? Combien, prêts à abolir toutes les frontières, font un procès à leur voisin parce qu'il empiète sur leur verger ? Y a-t-il un notaire dans la salle ? Si c'est le cas, qu'il nous parle de guerres successorales !
Une majorité de citoyens du Jura-Sud a choisi Berne, non que cette dernière soit le Tiers-Monde et le Jura-Nord sa belle-sœur. Pourtant, il a choisi le différent par hostilité au semblable. Le plus hilarant se trouve dans les politiciens probernois arguant de la « différence de mentalité » pour justifier leur hostilité au canton du Jura. Comme si cette différence était plus grande qu'entre le Jura-Sud et l'Oberland ! Au palmarès des prétextes pourris, celui-là mérite le podium.
Car si l'on y regarde de plus près, on cherchera des différences et on trouvera des similitudes. Il faut parcourir le Jura à pied, s'arrêter dans les bistrots, parler avec les promeneurs, observer les paysages et les villages, pour ressentir dans sa chair l'incroyable proximité entre les deux moitiés de notre pays. Ce sont les mêmes gens, les mêmes râleurs, les mêmes amoureux de la nature, les mêmes maisons, les mêmes jardins, les mêmes tout ce qu'on voudra. De plus, nous sommes liés par les familles, les études, les sociétés, le travail, les amitiés et, n'en déplaise à mes amies les femmes socialistes, par le service militaire.
Nous avons entre nous mille fois plus d'imbrications que nous n'en avons avec aucun autre peuple au monde. Cela va jusqu'aux noms de famille, les Morel, Voirol, Marchand, Sauvain, Schaffter, Boillat, Girardin, Prêtre, Juillerat, Rossé, Guenin, Joray et tutti quanti. Parlons-en, des familles. L'endogamie jurassienne est phénoménale, incluant les descendants d'immigrés bernois établis dans le Jura, avec des mariages mixtes à la pelle.
On regarde cela, les gens, les lieux, la langue et l'on se dit: il faut toute la folie des hommes pour avoir divisé ce qui se ressemble tant. Il y aura fallu la peur, l'obsession du détail sans valeur, la jalousie, la rancune, l'ignorance de l'essentiel, le calcul à la petite semaine, choses qui se rassemblent sous le grand chapiteau de la sottise.
Il faut donc réparer. Ce n'est pas facile, car s'il est aisé de se tromper, il l'est moins de le reconnaître. La classe politique, livrée aux calculs électoraux et aux ambitions personnelles, n'y est pas encline par nature. Les travaux de l'AIJ, tout imparfaits qu'ils puissent être, restent néanmoins un effort admirable pour arriver à l'essentiel: donner au peuple jurassien la chance de renouer avec sa nature profonde.
Et si cette chance n'était pas saisie ? Le seul grand perdant serait le Jura-Sud, qui oscillerait alors entre des récriminations régionales grincheuses, impuissantes, et une sorte de catalepsie identitaire, où l'on ne se sent rien et se résigne à tout, se rabattant alors sur les querelles de petite vertu. Bref, il ressemblerait à ce que deviendrait la Suisse si les cantons n'étaient plus là pour affirmer la solidarité et la diversité humaines, si belles quand elles marchent ensemble.
On le voit, malgré toutes les disputes, divergences, contorsions et dénégations, il existe un famille jurassienne meurtrie, qui aspire à son unité sur tous les plans, même si l’unité politique effraie une partie de ses enfants. Construisons-la dans la confiance mutuelle et le désir partagé de privilégier ce qui nous rassemble et de rejeter ce qui nous divise.
Vive l’unité du Jura ! (PAC)