
Paris, merveille du monde !
Dimanche matin, ciel et esprit clairs. Se réveiller à l’appel des cloches de Notre-Dame. Paris ! Le centre du monde. La capitale lumineuse. La France en or. Qu’il fait bon ici, les enfants, sur les bords de Seine, sous les arcs et les arches, parmi la foule immense.
Tout à l’heure, à Saint-André-des-Arts, je retrouverai ma librairie où, pour la vingtième fois, je dévorerai des yeux cette collection rare des œuvres de Voltaire, que jamais mes indemnités parlementaires ne suffiront à payer ! Je suis bien, là, jouissant de l’atmosphère enivrante de la rive inspirée, où tant de grands esprits se sont développés depuis tant de siècles. Je passerai devant le Procope, l’historique « premier café de Paris » où je ne peux me priver de m’arrêter alors qu’à chaque pas franchi dans la rue de l’Ancienne Comédie, François Arouet, Rousseau et Diderot me rappellent que sous ses lustres de cristal naquit l’Encyclopédie, qu’on y rencontrait Danton, Marat et Robespierre et, plus excitant encore s’il se pouvait, que Franklin y peaufina la constitution américaine ! Je repense à Michel Tournier et à ses réflexions sur les relations entre l’écrivain et le pouvoir, entre culture et politique.
C’était à la Sorbonne il y a vingt-cinq ans, à l’occasion d’un colloque organisé par Jack Lang, Ministre de la Culture de François Mitterrand, le « grand littéraire » avec lequel, avoue Alain Duhamel, « la politique devenait un art ». Je me remémore ce que disait l’auteur du Roi des Aulnes à propos des relations délicates, souvent orageuses et parfois catastrophiques entre le pouvoir politique et la création littéraire. L’histoire lui donnait raison. Histoire de couples : Molière et Louis XIV, Diderot et « Catherine le Grand »(ainsi nommée par le Prince de Ligne), Germaine de Staël et Napoléon, Voltaire et Frédéric II, Chénier et Robespierre, Soljenitsyne et Brejnev, Malraux et de Gaulle ; j’oubliais Victor Hugo et « Napoléon le petit ». Ils se sont affrontés, adorés ou haïs. Soucieux de leurs intérêts, certains écrivains (des grands aussi) ont cédé à la « récupération », ont accepté de porter la muselière et de « laisser leurs testicules aux vestiaires », selon l’expression crue de Tournier. Mais à quoi servirait de les blâmer ? Tout le monde n’a pas la vocation du martyre. Tout le monde n’est pas prêt à l’exil ou au goulag ...
J’en finis avec Tournier: « Un chef-d’œuvre littéraire retentit toujours comme un rappel au désordre », d’où le fait que le pouvoir considère l’écrivain comme un fauteur de trouble, alors que « le chef politique sage et lucide sait qu’il faut laisser à toute société sa marge d’évolution et de révolution, parce que c’est la vie même »… Oui. Ce chef-là a compris que la culture est le pont aux ânes d’un renouvellement social et économique. Et puis ? Et puis peut-être pourrait-on s’inspirer de cette sentence mémorable pour provoquer chez nous une rencontre des intellectuels et des politiques, alors même que les seconds se lamentent de la désertion des premiers quand ils évoquent, la larme à l’œil, l’« état d’esprit » qui nous procura l’indépendance… Associer les femmes et les hommes de culture à la vie et à l’organisation de la communauté est un devoir « éternel » de l’État. Pour peu qu’on s’y applique - je reprends ici la parole de Mitterrand, qui résonne en moi, parvenant au bout de la Rue Hautefeuille -, « la cité tout entière en sera changée et peut-être même le sens profond de la politique. » Mettons-nous à table !
La table, c’est bientôt l’heure d’y penser. Peut-être une brasserie, sûrement un excellent blanc de Touraine… Gastronomie ? Je ne sais pas encore… Je souris à la mémoire de la phrase de Michel Voirol : « Paris est un des poumons par lesquels le Jura respire… » Paris est une fête, dirait le grand Ernest. Je la vis. C’est le bonheur. Le Panthéon. Dans quelques minutes, je rendrai tout à l’heure visite aux grands hommes… Histoire d’oublier les petits. Paris, je t’aime…